Hufeland
CHAPITRE PREMIER

HISTOIRE DE LA MACROBIOTIQUE.

La science de la vie chez les Égyptiens et les Grecs; gérocomique, gymnastique, Hermippus. État de la science au moyen âge: Théophraste, Paracelse; méthode astronomique – talismans. – Cornaro et son régime. – Transfusion du sang. – Bacon.– Saint Germain. – Cagliostro – Graham.

Sur la nature entière plane et agit cette force incompréhensible, cette émanation immédiate de la Divinité que nous nommons la Vie. Sous nos yeux se produisent sans cesse une foule d'actes et de phénomènes, qui, quelque variée et disparate qu'en soit l'apparence, affirment tous irréfragablement leur existence, et la nature entière se confond autour de nous dans une même acclamation: la Vie. La vie est où la pierre s'agrège et se cristallise, où la plante végète; où l'animal sent et agit; mais; c'est dans l'homme, l'être le plus parfait du monde visible, qu'elle apparaît dans tout son éclat, sous sa forme la plus achevée et la plus parfaite. Parcourons en effet toute la série des êtres; nulle part nous ne trouvons un assemblage aussi complet de toutes les formes vivantes de la nature, nulle part une énergie vitale aussi considérable, une résistance aussi énergique. Rien d'étonnant, que le possesseur le mieux doué d'un pareil bien, y attache un aussi grand prix, et que la pensée seule de vivre, d'être au monde ait pour nous tant de charme. Plus un être nous paraît pénétré de la vie, plus l'intérêt qu'il nous inspire devient grand.

Qu'un danger menace notre existence, et pour la sauver rien ne nous coûtera, et nous déploierons des trésors de force et de résistance, jusque-là ignorés. Alors même qu'elle est sans jouissances et sans plaisir, même pour celui qui souffre de douleurs incurables, ou qui au fond d'un cachot pleure sa liberté, l'idée de la vie conserve encore un attrait consolateur, et c'est par suite d'une perversion des organes sensitifs les plus délicats, jointe à un obscurcissement , et même à l'anéantissement du sens intime, que l'on voit parfois, mais chez l'homme seulement, la vie devenir indifférente ou odieuse, tant fut grande la prévoyance, qui unit intimement le désir de vivre avec le pouvoir de vivre, et en fit un digne but pour toute créature pensante, une base du bonheur public et particulier.

Une pensée bien naturelle devait même se présenter à l'esprit de l'homme; ne pourrait-il pas arriver à prolonger son existence, et donner un peu plus de durée aux biens dont il jouit ici-bas ? En effet, ce fut là un problème que de tout temps l'humanité se posa sous maintes formes. C'était l'objet favori des méditations des fortes têtes, le rendez-vous des rêveurs, et l'appât principal employé par les fourbes et les charlatans, qui, en annonçant leur commerce avec les esprits, en prétendant qu'ils savaient faire de l'or ou prolonger la vie, cherchaient à séduire la foule. Au point de vue de l'histoire de l'intelligence humaine, il est intéressant de savoir, par quelles voies multiples, et souvent opposées, on espérait arriver à ce but ; et comme les Cagliostro et les Mesmer ont vivement attiré l'attention sur ce sujet, je crois qu'on voudra bien me permettre de passer rapidement en revue, avant d'aborder l'étude de ce qui sera mon sujet principal, les divers systèmes, qui tous ont eu pour but de prolonger la vie.

Dans les temps les plus reculés, parmi les Égyptiens, les Grecs et les Romains cette idée était fort en honneur. L’Égypte, qui fut la mère de tant d'idées aventureuses, s'était engagée dans des pratiques plus ou moins bizarres, destinées à arriver à ce but, que lui rendait nécessaire son climat rendu peu sain, par une chaleur extrême et les inondations. On croyait que vomir et suer était la source de la santé; tous les mois, et même deux fois par mois, on prenait au moins un vomitif, et, au lieu de se demander comment allez-vous, il était d'usage de s'aborder en se disant comment suez-vous ?

Sous l'influence d'un climat beau et clément, les Grecs adoptèrent de tout autres procédés. Ils acquirent de bonne heure la conviction qu'une jouissance sage des biens de la nature, et l'exercice constant de nos forces étaient le moyen le plus sûr de fortifier notre puissance vitale, et de prolonger notre existence. Hippocrate et les médecins ou les philosophes d'alors ne connaissent pas d'autres moyens, que de mener une vie régulière, respirer l'air frais et pur, se baigner et surtout se livrer tous les jours aux exercices du corps, combinés avec le massage.

De ces préceptes naquit un art nouveau destiné à réglementer les exercices corporels: la gymnastique ; (la gymnastique avait pour principal but de reculer les limites de la vie); et les plus grands philosophes et lettrés n'oublièrent jamais, que l'exercice du corps devait toujours marcher de pair avec celui de l'intelligence. Cet art, presque oublié de nous, de préparer les hommes à suffire à tous les besoins, à toutes les nécessités et qui, en tenant tout leur être dans un état d'activité normale, les préservait non seulement de la maladie, mais devait même servir à les guérir de maux déjà déclarés; cet art on l'avait porté à une perfection rare. Herodicus alla jusqu'à forcer ses malades à marcher, à se faire masser; et plus l'abattement produit par la maladie était grand, plus il tenait, à ce que l'on surmontât cet affaiblissement, par l'énergie redoublée des efforts musculaires. La méthode, paraît-il, avait tant de succès, qu'ayant réussi à prolonger la vie d'un grand nombre de gens cacochymes, Plalon lui fit le reproche, d'avoir très déloyalement agi envers ces pauvres diables, en les forçant de supporter, jusque dans un âge très avancé, une vie toujours précaire.

C'est dans Plutarque, que nous trouvons les idées les plus nettes et les plus censées sur l'art de conserver et de prolonger la vie, et il confirma par son heureuse carrière la vérité de ses préceptes. Il donne déjà, pour conclusion à son enseignement, les maximes suivantes, qui maintenant encore sont aussi bonnes qu'autrefois:
tenir la tête fraîche et les pieds chauds; au lieu d'avoir recours aux drogues, dès qu'on se sent indisposé, attendre plutôt un jour, en faisant diète, et ne pas sacrifier complètement le corps à l'esprit.

Une méthode singulière de prolonger la vie des vieillards, qui date également de temps très reculés, est celle qui a reçu le nom de gérokomique (du grec entretenir), elle consistait à procurer une nouvelle force et une nouvelle jeunesse à des corps vieux et délabrés, en les maintenant dans la même atmosphère que des jeunes gens frais et dispos. L'exemple le plus connu de l'emploi de cette méthode est l'histoire du roi David; mais on découvre, dans les ouvrages de divers médecins (Galien), de nombreux indices, prouvant qu'on trouvait dans ces pratiques un secours très estimé et très fréquent pour la décadence sénile (on cite l’exemple de Tibère). Dans des temps plus modernes, même, celle prescription aurait été suivie avec succès. Le grand Boerhaave fit coucher un vieux bourgmestre d'Amsterdam entre deux jeunes filles, et il assure que, par ce moyen, le vieillard recouvra “évidemment” un surcroît de gaieté et de forces. Toujours est-il que, si on réfléchit que la vapeur exhalée de bêtes fraîchement tuées exerce une action favorable sur les membres paralysés, et qu'il en est de même des animaux vivants, maintenus contact de parties endolories, on est porté à ne pas rejeter cette méthode d'une manière absolue. II est extrêmement vraisemblable, que c'est en se basant sur de semblables idées, que s'établit, chez les Romains et les Grecs, la croyance à la haute efficacité de l'aspiration d'une haleine fraîche et saine.

Le moment, où les idées les plus bizarres et les plus aventureuses sur cette matière furent surtout en vogue, est cette période millénaire, si ténébreuse, du moyen âge, où l'extravagance et la superstition bannirent toutes les idées sensées, où, dans le loisir rêveur des cloîtres, se produisaient, il est vrai, quelques découvertes chimiques ou physiques, qui, au lieu de contribuer à éclairer et à rectifier les idées régnantes, ne servaient qu'à en augmenter la confusion et à pousser encore plus dans la voie de la superstition. C'est dans cette période que surgirent les créations les plus monstrueuses de l'esprit humain, ces idées suspectes d'ensorcellement, de sympathie des corps, de pierre des sages, de forces occultes, chiromancie, kabbale, panacées, etc. C'est à cette époque que tout cela vint au monde, ou du moins s'implanta, et depuis ce temps, par malheur, ces rêveries n'ont pas cessé d'avoir cours; maintenant encore, sous des formes modifiées et modernisées, elles servent encore à fausser l'esprit du genre humain.

Pendant cet obscurcissement de l'intelligence humaine, on vit naître aussi la croyance que la conservation et la prolongation de la vie, jusque-là regardées comme un bienfait de la nature, et qu'on avait cherché à obtenir par des moyens naturels, devaient être poursuivies à l'aide de transmutations chimiques, par l'emploi de la matière première, qu'on croyait pouvoir séparer et capter dans des alambics par d'autres moyens semblables, tout aussi dépourvus de sens, mais qui malgré leur absurdité trouvent pourtant des adhérents. Un des charlatans les plus éhontés, qui se vantèrent de pouvoir prolonger la vie, fut Philippus-Aureolus-Theophrastus Paracelsus Bombastus ab Hohenheim
1 . Il avait, dans ses voyages, parcouru la moitié du monde, avait rapporté de tous les coins des recettes et des secrets, et surtout avait étudié, dans les mines, ce qui était une rareté à son époque, les caractères des métaux et la manière dont on les traitait. Il débuta dans sa carrière en cherchant à renverser: tout ce qu'on enseignait jusque-là, en traitant toutes les hautes Écoles avec le plus grand mépris, et en se désignant comme le premier médecin et philosophe du monde. Il affirmait, en outre, sous la foi du serment, qu'il n'existait pas de maladie qu'il ne pût guérir, pas d'existence qu'il ne fût en état de prolonger. Il avait le talent d 'envelopper ses extravagances dans un langage si obscure et si mystérieux, qu'on y soupçonnait l'existence de profonds secrets; et Ies réfuter était une tâche impossible. Grâce à tout cela, et aux vertus assez marquées de quelques agents chimiques, qu'il introduisit le premier dans la médecine, il produisit une sensation extraordinaire, et son renom fut tellement répandu, que les malades et les élèves affluaient vers lui de tous les points de l'Europe, qu 'Erasme, lui-même, se décidait à le consulter. Quoiqu'il possédât la pierre de l'immortalité, il n'en mourut pas moins à l'âge de quarante-huit ans.

On ne se contenta pas, d’ailleurs de recourir à la chimie et aux secrets du royaume des Esprits, afin de prolonger la vie; les astres eux-mêmes durent, dans ce but, apporter leur concours. C'était alors une croyance générale que les astres, qu'on ne pouvait s'imaginer inactifs, présidaient à la vie et au sort des hommes, que chaque planète et chaque constellation pouvait imprimer à chaque existence, éclose pendant leur durée, une certaine direction bonne ou mauvaise. De là on concluait qu'un astrologue n'avait qu'à connaître l'heure et la minute de la naissance, pour pouvoir annoncer le tempérament, la capacité intellectuelle, les accidents, les maladies, le genre de mort et même en préciser le jour. Et cela n'était pas seulement la croyance de la foule, mais bien aussi des personnages les plus élevés en dignité, les plus intelligents et les plus avisés, de cette époque; il est même surprenant combien ces opinions demeurèrent longtemps inébranlables, quoiqu'il ne manquât pas d'exemples pour prouver par des faits leur inanité. Des évêques, des membres du haut clergé, des philosophes éminents, des médecins se mirent à dresser des tables de nativité; ce devint dans les Universités un sujet d'étude, ainsi que la kabbale et la géomancie.

Mais comment pouvait-on, à l'aide d'un art destiné à assigner à la vie humaine des bornes fixes et infranchissables, trouver le moyen de la prolonger ? Cela s'obtenait par un procédé des plus ingénieux. On admettait que, de même que chaque homme se trouvait sous l'influence d'un certain astre, de même tous les autres corps, plantes, animaux, et même des continents entiers, ou des habitations isolées avaient aussi, chacun leur étoile, qui présidait à leur sort. Il y avait notamment entre les planètes et les métaux une affinité particulière, une sympathie spéciale. Dès lors, aussitôt qu'on avait reconnu de quelles constellations, de quel astre les malheurs ou les maladies d'un homme dépendaient, on n'avait qu'à lui ordonner l'usage de mets, de boissons, d'habitations, qui fussent soumises à l'influence de planètes douées d'un pouvoir contraire aux premières. Il résultait, de là, une hygiène toute neuve, et tout autre que celle des Grecs. Ainsi quand arrivait un jour qui, par son influence stellaire néfaste, menaçait d'une grave maladie, on s'en allait aussitôt dans un endroit placé sous l'action d'un astre plus clément, ou bien, on avalait certains aliments ou médicaments qui, grâce à une constellation favorable, anéantissaient l'action malfaisante de celle qui cherchait à nuire
2 .

Par les mêmes raisons on prétendait, au moyen de talismans et d'amulettes, obtenir une Prolongation de la vie. Comme les métaux étaient en intimes relations avec les planètes, il en résultait que, pour s'assurer la puissance et la protection des planètes unies à ce talisman, il suffisait de porter sur soi un talisman, fait sous l'action de certaines constellations, produit par la fusion de métaux choisis, et ensuite frappé comme une médaille. Mais on n'avait pas seulement des talismans pour détourner les maladies dépendant des planètes, on en avait aussi contre toutes les affections astrales, on en avait encore, qui, par un mélange particulier de différents métaux, et grâce aux précautions prises en les fondant ensemble, acquéraient le pouvoir étonnant de délivrer de l'influence funeste, due à l'heure de la naissance, de vous faire arriver aux honneurs, et de vous rendre de fort appréciables services, soit dans votre commerce, soit dans les questions de mariage. Si l'empreinte représentait Mars dans le signe du scorpion, et si le talisman avait été fondu sous cette constellation, alors, il rendait victorieux à la guerre, et invulnérable; or, les soldats allemands étaient si pénétrés de cette idée, qu'après une défaite qu'ils éprouvèrent en France, un français racontait, qu'on avait trouvé une amulette suspendue au cou de tous les prisonniers et des morts.

Plus les idées sur ce sujet étaient à cette époque déréglées et confuses, plus on doit d'estime à la mémoire d'un homme, qui sut alors s'en préserver, et parvint à prolonger son existence, en n'ayant recours qu'à des moyens inspirés par la nature et la tempérance. Ce fut Cornaro
3, un italien, qui, grâce au régime le plus simple, mais le plus rigoureux, et par la persistance exemplaire qu'il mit à le suivre, parvint à prolonger sa vie jusqu'à un âge très avancé, et, tout en recevant lui-même la récompense de sa conduite, donna à la postérité un exemple très instructif. Jusque vers sa quarantième année, il avait mené une vie fort dissipée, et avait sans cesse souffert de coliques, de douleurs dans les membres et de fièvre, enfin, il était réduit à un tel état de santé, que les médecins assuraient, qu'il ne lui restait plus guère que deux mois à vivre. On avait renoncé à tout médicament, et le seul moyen, qu'on lui conseillait encore, était un régime sévère. Il suivit ce conseil, et, au bout de peu de jours, éprouva un peu d'amélioration. Un an après, non seulement il était complètement guéri, mais même il se portait mieux qu'il ne s'était jamais porté. Il résolut alors de se réduire encore, et de ne consommer absolument que la quantité d'aliments indispensables pour subsister.

Pendant soixante années entières, il ne prit, chaque jour, que douze onces d'aliments solides, et treize onces de boissons
4 . En outre, il évita de trop s'échauffer, d'avoir des émotions trop vives; à l'aide de ce régime égal et toujours pondéré, il maintint non seulement son corps, mais aussi son esprit, dans un état d'équilibre tellement stable, que rien ne put le déranger. A un âge déjà fort avancé, il perdit un procès fort important, dont la perte fit mourir de chagrin deux de ses frères, il resta lui-même sain et dispos. Une voiture, dans laquelle il se trouvait, versa, et, atteint par les chevaux, il eut un bras et un pied démis; il fait réduire ses luxations, et sans autre traitement se rétablit en peu de temps. Mais ce qui est le plus remarquable et le plus instructif dans son histoire, c'est le fait suivant, qui prouve le danger de s'écarter, si peu que ce soit, d'une habitude contractée depuis longtemps. Cornaro, âgé de quatre-vingts ans, fut pressé par ses amis, qui croyaient, qu’à son âge, il avait besoin d'un régime plus fortifiant, de prendre une quantité d'aliments plus considérable. Pour lui, il était persuadé au contraire, que le pouvoir digestif décroît en même temps que le reste des forces, et, qu'en vieillissant, mieux vaut diminuer qu'augmenter son régime.

Pourtant il céda, et porta ses aliments solides à quatorze onces et ses boissons à seize, « A peine, dit-il, avais-je mené ce genre de vie pendant dix jours, que je commençai à perdre mon entrain et ma gaieté, et à devenir pusillanime, grincheux et insupportable pour les autres et pour moi-même. Le douzième jour, je fus atteint d'une douleur au côté, qui persista durant vingt-quatre heures, et bientôt d'une fièvre, qui dura, pendant trente-cinq jours, et fut telle, qu'on crut mes jours en danger. Heureusement, grâce à Dieu, et en reprenant mon premier régime, je me remis, et suis maintenant, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, dans l'état le plus gaillard du corps et de l'esprit. Je monte à cheval sans escabeau, je gravis des pentes rapides, et, il y a peu de temps, j'ai composé un vaudeville, plein de gaieté et d'innocente malice. Quand je rentre à la maison, revenant du sénat, ou de mes affaires privées, j'y trouve onze de mes petits-enfants, dont l'éducation, les chants, les jeux sont la joie de ma vieillesse. Souvent je me mets à chanter avec eux, car ma voix est plus claire et plus nette, qu'elle n'était dans ma jeunesse, et je suis tout à fait exempt des infirmités et de l'humeur maussade, qui sont si souvent le lot des vieillards ». C'est dans cet état de béatitude, qu'il atteignit jusqu'à sa centième année.

Il fut un temps où, en France, on parut attacher au sang de l'homme si peu de prix, que le roi Louis XIII, par exemple, dans les dix derniers mois de sa vie, fut saigné quarante-sept fois, sans compter qu'on lui administra en outre 215 purgations et 210 lavements; puis, dans le même temps, guidé par des idées médicales tout opposées, on chercha, en remplissant les veines d'un sang jeune et vigoureux, à prolonger la vie des hommes, à leur rendre la jeunesse, et à les guérir de maladies reconnues incurables. On nommait cette opération la transfusion, et voici comment elle se faisait. On ouvrait deux veines du malade, et, dans l'une, à l'aide d'un petit tube, on introduisait le sang, que laissait échapper l'artère d'un animal vivant, tandis que, par la deuxième veine, s'échappait le sang ancien et vicié. En Angleterre, on fit quelques tentatives assez réussies sur des animaux; et l'on parvint, en transfusant le sang de jeunes animaux dans les veines de moutons, de veaux ou de chevaux, sourds, ou à moitié paralysés, à leur rendre, pour quelque temps du moins, le mouvement et une certaine vivacité. On alla même, jusqu'à tenter de donner du courage à des êtres craintifs, en leur injectant le sang de créatures sauvages et féroces. Puis, poussant plus loin ces tentatives, on entreprit de faire sur l'homme de semblables essais. Les docteurs Denis et Riva furent assez heureux, à Paris, pour guérir un jeune homme, atteint d'une incurable léthargie, et auquel on avait déjà fait vingt saignées, en lui injectant dans les veines le sang d'un agneau. Ils ramenèrent également à la santé, par la transfusion du sang d'un veau, un individu atteint d'aliénation mentale. Mais comme, pour ces expériences, on s'adressait à des misérables réduits à la dernière extrémité et dans un état désespéré, il arriva que quelques-uns d'entre eux succombèrent pendant l'opération, qui a été abandonnée depuis. Cependant on l'a essayée de nouveau, à Iéna, sur des animaux, et cela avec succès, et, en effet, elle ne doit pas être repoussée d'une manière absolue; car, bien que le sang étranger injecté doive s'assimiler rapidement au nôtre, et que, par conséquent, il n'y ait pas beaucoup à attendre de lui qu'il rajeunisse et prolonge notre vie, cependant, dans certaines maladies du système nerveux, il n'est pas impossible, que l'impression soudaine et inaccoutumée, produite par un sang nouveau sur les organes les plus nobles de la vie, n'y opère une révolution puissante et salutaire l'esprit humain, si longtemps égaré, en lui montrant la vérité, trouva, que le problème de la prolongation de la vie était digne de son attention et de ses recherches. Ses idées furent neuves et hardies. Il se représente la vie comme une flamme, qui brûle, constamment activée par l'air environnant. Tout corps, même le plus dur, finit par être désagrégé et détruit par cette combustion lente; de là, Bacon conclut qu'en se préservant de cette consomption, et en cherchant à renouveler de temps en temps les sucs vitaux, on peut arriver à prolonger sa vie. Pour se préserver de la consomption venant de l'extérieur, il recommande surtout les bains froids, et des frictions faites après le bain, avec de l'huile et des aromates, qui étaient si en vogue chez les anciens. Pour modérer la consomption intérieure, il faut la tranquillité de l'esprit, un régime tempérant et l'usage de l'opium et des opiacés, qui modéreront l'activité trop grande des mouvements intérieurs, et diminueront l’usure qui en dépend. Pour s'opposer à la dessiccation et à la décomposition, que l'âge amène nécessairement pour les sucs vitaux, Bacon croit que le mieux est de se soumettre, tous les deux ou trois ans, à un travail de rénovation de soi-même, qui consiste à débarrasser son corps de toutes les anciennes humeurs viciées, au moyen de la diète et des évacuants, puis, par un régime réconfortant et rafraîchissant, à remplir de nouveau les vaisseaux épuisés de sucs vivants, et d'arriver ainsi, dans le sens littéral du mot, à se renouveler et à se rajeunir. Il y a dans ces idées quelques principes de vérité qui doivent être reconnus et qui, en les modifiant quelque peu, seront toujours utilisables.

Par malheur, on a fait beaucoup plus de progrès dans l'art de raccourcir la vie, que dans celui de la prolonger. Trop de charlatans ont surgi, et surgissent chaque jour, qui viennent promettre de changer le cours de la nature avec leurs sels sidéraux, leur teinture d'or, leurs essences d'esprit-de-sel, leurs lits secrets et les prodiges de leur puissance magnétique; mais il n'a pas fallu longtemps, pour découvrir, que le fameux thé de vie du comte de Saint-Germain n'était rien qu'un mélange vulgaire de bois de santal, de feuilles de séné et de fenouil; que l'élixir de vie si vanté, de Cagliostro n'était autre qu'un stomachique très chaud, et qu'enfin la force miraculeuse du magnétisme était toute dans l'imagination, et dans l'excitation des sens et des nerfs, qu'en un mot, esprits de sels et teintures d'or étaient plutôt destinés à faire vivre ceux qui les inventaient, que ceux qui s'en servaient.

Parmi toutes ces inventions, le magnétisme mérite surtout une mention spéciale. Un médecin sans considération, disposé au fanatisme et guidé plutôt par des supérieurs invisibles que par des forces occultes, Mesmer(I), eut tout à coup l'idée de faire des aimants artificiels, et de s'en servir comme remède souverain d'une foule de maladies: paralysies, goutte, maux de dents, etc. Voyant que cela réussissait, il alla plus loin, disant qu'il n'avait plus besoin de ces aimants artificiels, mais que lui-même était le grand aimant, qui devait magnétiser le monde. Sa personne était tellement remplie de force magnétique, que par le simple contact, par l'allongement de ses doigts, et même par l'action de son seul regard, il pouvait communiquer aux autres celle puissance. Il menait avec lui en effet des gens qui, par son contact, et même sous l'influence de son regard, assuraient avoir éprouvé quelque chose d'analogue à la sensation que donnent des coups appliqués avec un bâton, ou une verge de fer.. .

Cette force singulière fut nommée magnétisme animal, et sous ce titre on comprit tout ce qui tient le plus au Cœur des hommes: la sagesse, la vie et la santé, qui, par son moyen, pouvaient être acquises et distribuées à volonté.

Comme on ne voulut point souffrir plus longtemps, à Vienne, pareil désordre, Mesmer se transporta à Paris, et là il développa sa doctrine, sans contrainte. Sa vogue fut extraordinaire; tout le monde voulait être guéri par lui, recevoir une portion de son pouvoir afin d'être capable de faire à son tour des miracles. Il fonda quelques sociétés secrètes, dont chaque néophyte devait payer cent louis d'or, et déclara enfin, très explicitement, qu'il était l'homme choisi par la Providence, pour amener le renouvellement de l'espèce humaine, tombée dans une décrépitude si évidente. Comme preuve de ce que j'avance, je citerai textuellement le manifeste suivant, qu’il adressa au public par l'intermédiaire du père Hervier, son disciple: « Voici une découverte, qui va apporter au genre humain des avantages inappréciables, et à son auteur une éternelle gloire ! Voici une révolution universelle! Une autre espèce d'hommes va désormais habiter la terre; ces hommes ne seront plus arrêtés dans leur carrière par aucunes faiblesses, et ne connaîtront la souffrance, que par ce qu'ils auront appris de nous. Les femmes souffriront bien moins des dangers de la grossesse et des douleurs de l'enfantement; elles mettront au monde des enfants plus robustes, qui auront l'activité, l'énergie, la douceur des hommes du monde primitif. Les animaux et les plantes, également imprégnables de la force magnétique, seront aussi à l'abri des maladies; les troupeaux pourront s'accroître plus facilement, les arbustes de nos jardins deviendront plus vigoureux. Les arbres porteront de plus beaux fruits; l'esprit humain, en possession de cette nouvelle puissance, pourra sans doute imposer à la nature des effets encore plus surprenants. Qui peut savoir où s'arrêtera son action ? »

On croirait entendre un conte des Mille et une Nuits. Mais toutes ces pompeuses promesses, toutes ces visées ambitieuses, s'évanouirent tout à coup, lorsqu'une commission, à la tête de laquelle était B.Franklin, se chargea d'examiner ce qu'était le magnétisme. Le nuage fut écarté, et, de tout ce mirage trompeur, il n'est rien resté, si ce n'est l'électricité animale, et la conviction que, si celle-ci peut être excitée par certains attouchements, certaines manipulations, elle ne peut, en revanche, sans l'aide du charlatanisme, et si elle ne s’adresse pas à des gens dont les nerfs sont malades, produire des phénomènes admirables qu’on lui attribuait, et encore moins prolonger la vie.

Vers la même époque,se produisit un docteur Graham et son lit céleste. Ce lit avait la propriété de pénétrer ceux qui s’y couchaient de nouvelles forces vitales, et, en particulier, de donner aux forces génératrices l'énergie nécessaire pour arriver au but souhaité. Mais cet admirable lit céleste ne vécut pas longtemps, d'impitoyables créanciers tranchèrent bientôt ses jours; il fut démonté et vendu à l'enchère, ce qui fit découvrir que tout le secret consistait dans le concours de courants électriques, joints à des excitants aphrodisiaques, à l'odeur des parfums, à la musique d'un harmonica, etc.; tous moyens qui, à la grande rigueur, pouvaient bien vous faire passer une nuit de volupté, mais qui, par suite, devaient encore plus épuiser les patients et abréger leur vie.

Fatigué de tous ces essais, le monde parut un moment décidé à en laisser le monopole aux charlatans; et la haute société chercha surtout à se dédommager de cette espérance perdue, en mesurant sa vie non par la somme de ses jours, mais par celle de ses plaisirs. Mais comme en définitive cela n'est nullement la même chose, et que d'ailleurs la science a dans ces derniers temps fait des progrès considérables en ce qui concerne la vie et ses lois, il en résulte, qu'il ne peut qu'être utile de rapprocher les différentes découvertes modernes, pour établir sur un solide terrain la science de la vie, et chercher les moyens de la prolonger. D'ailleurs, en introduisant dans ces matières les données d'une science exacte, on obtiendra d'abord, le résultat précieux d'en chasser les charlatans et les sycophantes, qui se hâtent d'évacuer le domaine, qu'a pu déblayer un examen scientifique consciencieux.

1) Né en 1493 à Einsielden en Suisse, mort en 1541 à Salzbourg

2) Marsilius Ficinus conseillait à tous les gens prudents d'aller tous les sept ans consulter un astrologue, pour apprendre les dangers qui les menaceraient pendant les sept années suivantes, et d'employer, comme préservatif, le moyen attribué aux trois Rois Mages, l'or, l'encens et la myrrhe.

3) Louis Cornaro, noble vénitien. 1464-1566. “conseils facile pour vivre longtemps en parfaite santé”.

4) 1once = 28 gr.

Commentaire: Comme vous avez pu vous en rendre compte ; Hufeland est un docteur très pragmatique et pourtant à son époque la macrobiotique était considérée comme une discipline “sérieuse” faisant partie intégrante de la médecine. Pour lui, Ficino-Paracelse-Mesmer-Cagliostro ne sont que des charlatans. Ce qui ne donne que plus de valeur à son jugement et à ses conclusions.
Table des matières